James Hansen: l’exploitation des sables bitumineux, c’est game over pour le climat

Dans le New-York Times du 9 mai dernier, le climatologue émérite et directeur à la NASA James Hansen a publié un texte lourd de conséquences s’il s’avère exact. Après avoir rappelé le potentiel d’émissions et de réchauffement des sables bitumineux, le scientifique soutient que leur exploitation à plein régime marquera un point de non-retour climatique dont les impacts seront dévastateurs. C’est pourquoi il implore le leadership du président des États-Unis dans le dossier Keystone, le pipeline devant relier l’Alberta au Texas.

« La science est claire sur la situation — il faut que maintenant que la politique suive. (…) Toutes les académie des sciences nationales du monde confirment que la Terre se réchauffe, que ce réchauffement est principalement causé par les êtres humains et que la situation commande une action urgente.  Le coût des impacts augmentent dramatiquement avec le temps qui passe — nous ne pouvons plus attendre plus longtemps si l’on veut éviter le pire et être jugés immoraux par les générations futures. »

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Réchauffement global et sables bitumineux: quelques précisions à propos de l’éditorial de La Presse

La semaine dernière, une étude co-signée par le réputé climatologue canadien Andrew Weaver a défrayé les manchettes. Alors qu’un nombre incalculable de recherches climatiques passe sous le radar des médias traditionnels, la dernière publication de Swart et Weaver a quant à elle reçu une couverture importante, et s’est même vue consacrer un éditorial dans le journal La Presse, au Québec. Pourquoi? Principalement parce qu’elle s’intéresse aux sables bitumineux de l’Alberta: les deux auteurs y tentent en effet de quantifier le potentiel de réchauffement global lié aux différents types de carburants fossiles. Voici un certain nombre d’imprécisions dans le texte éditorial de M. Pratte qui nous apparaissent pertinentes à éclaircir.

Précision 1. D’abord un mot sur l’objectif même de l’étude des deux climatologues. Tel qu’ils l’écrivent dans le résumé de leur article, le but de leur analyse est de situer le potentiel de réchauffement des carburants fossiles relativement à l’objectif convenu au niveau international de limiter le réchauffement global à 2°C. C’est là le sens même de leur démarche. Étonnamment, le seuil critique de 2°C est complètement absent du commentaire de l’éditorialiste. Les potentiels de réchauffement des divers types de carburants fossiles n’y sont évoqués qu’en relation les uns avec les autres et en lien avec leur potentiel total, sans jamais être reliés avec le seuil de réchauffement jugé critique par la communauté internationale.On s’empresse par exemple de mentionner que l’impact potentiel des sables bitumineux serait 30 fois moins important que celui du charbon, sans dire qu’une telle combustion de toutes les réserves de charbon impliquerait un réchauffement d’environ15°C (!), pas exactement un point de référence judicieux…

Quelques informations supplémentaires à propos de la limite de 2°C.  D’abord, il faut savoirqu’elle se réfère à la température globale pré-industrielle. Et depuis cette époque, la température a déjà augmenté de 0,8°C.  Il ne manque donc plus que 1,2°C avant de l’atteindre. Mais en réalité, nous en sommes encore plus près. Parce que dans les sciences du climat, il faut toujours compter sur un joueur essentiel, au coeur de la dynamique climatique: l’océan global.  L’immense inertie thermique des océans, leur capacité à stocker de l’énergie, fait en sorte que nous sommes déjà assurés que la température va grimper d’un autre 0,6 °C, même si nous cessons demain matin toute émission de gaz à effet de serre. Notre budget restant d’émissions de GES ne correspond donc qu’à un réchauffement de 0,6°C.  C’est en raison de cette mince marge de manoeuvre que l’Agence Internationale de l’Énergie a récemment interpellé la communauté internationale: selon son dernier rapport, il ne reste plus que 5 ans pour infléchir la trajectoire des émissions humaines si l’on veut être en mesure d’atteindre l’objectif.

Précision 2.  M. Pratte ouvre son texte en écrivant que selon l’étude, « si tout le pétrole contenu dans les sables bitumineux canadiens était consommé », cela entrainerait une hausse de la température terrestre de 0,03°C.  C’est inexact. Le papier de Swart et Weaver conclut en fait que la consommation de tout ce pétrole produirait une hausse de 0,36°C. Les auteurs sont pourtant très clairs là-dessus.  Le chiffre de 0,03 réfère plutôt à la consommation des réserves économiquement viables, jugées comme tel dans le contexte actuel.

Précision 3.  Les climatologues sont aussi explicites sur le fait que leurs calculs tiennent seulement compte de la consommation du pétrole bitumineux et n’incluent pas l’énergie qui est requise pour l’extraire et le produire (qui est encore plus grande que celle requise pour le pétrole conventionnel).  Bien qu’elle ne soit pas incluse dans la publication scientifique elle-même, les auteursproduisent cependant une évaluation de ces émissions supplémentaires, chiffrées à 17%. Cette nuance importante est absente de l’éditorial. Au final, l’augmentation de température liée à la production et à la consommation du pétrole albertain est donc évaluée à en environ 0,42°C.

Précision 4. M. Pratte écrit que cette étude « change la donne ». C’est inexact. Il n’y a pas de révolution scientifique ici. Aucun expert n’est tombé en bas de sa chaise en lisant l’article de Weaver. Les deux collègues ont simplement précisé des quantités dont l’ordre de grandeur était déjà grossièrement estimé. Cette analyse ne signifie pas, comme semble le sous-entendre M. Pratte, que l’on se rend compte tout à coup que l’impact des sables bitumineux est moins grand qu’on ne le croyait. Au contraire.

Précision 5.  L’éditorialiste de La Presse cite une phrase du Dr Waever estimant que le charbon constitue un problème encore plus important que les sables bitumineux. Il est clair en effet que le charbon, en raison de l’ampleur de sa disponibilité, constitue la plus grave menace pour la stabilité climatique et que son utilisation doit aussi cesser. Dans le contexte de l’éditorial cependant, en reconnaissant le problème du charbon, les propos du climatologue paraissent dédramatiser les risques liés à l’exploitation des sables de l’Athabasca. Une telle perception ne représente pourtant pas du tout la conclusion de son travail.  Voici plutôt ce que concluent les auteurs à propos de leur étude:  « To keep warming below 2°C will require a rapid transition to non-emitting renewable energy sources, while avoiding commitments to infrastructure that supports fossil fuel dependence ». (Garder le réchauffement sous le seuil de 2°C requiert une transition rapide vers des énergies renouvelables sans émissions tout en évitant de s’engager envers des infrastructures qui perpétuent notre dépendance aux carburants fossiles.)

Pour ce qui est de la réflexion plus générale du Dr Weaver à propos du bitume albertain, on peut jeter un coup d’oeil ici:

Précision 6.  Enfin, l’argument selon lequel les sables bitumineux ont un potentiel total de réchauffement moins grand que le charbon ou le gaz naturel fait non seulement abstraction de limite de 2°C, mais aussi du fait que chaque région du monde possède ses propres carburants fossiles que les forces économiques souhaitent exploiter. Comment le Canada et les États-Unis pourront-ils demander aux autres pays de ne pas extraire leur charbon ou leur gaz, alors qu’ils s’affairent à mettre en place une infrastructure colossale pour exploiter le pétrole non-conventionnel? En terme de politique internationale, raisonner de la sorte court-circuite toute chance de limiter le réchauffement global à 2°C. Dans la lutte aux changements climatiques, ce sont les carburants fossiles dans leur ensemble qui doivent être considérés.  Et le seul moyen de limiter l’augmentation de la température à 2°C, c’est de mettre rapidement fin à notre dépendance à leur égard, quel que soit leur type.

On peut souhaiter le développement des sables bitumineux. On peut souhaiter limiter le réchauffement à 2°C.  Mais à moins de se leurrer soi-même, on ne peut pas souhaiter les deux en même temps.