James Hansen: l’exploitation des sables bitumineux, c’est game over pour le climat

Dans le New-York Times du 9 mai dernier, le climatologue émérite et directeur à la NASA James Hansen a publié un texte lourd de conséquences s’il s’avère exact. Après avoir rappelé le potentiel d’émissions et de réchauffement des sables bitumineux, le scientifique soutient que leur exploitation à plein régime marquera un point de non-retour climatique dont les impacts seront dévastateurs. C’est pourquoi il implore le leadership du président des États-Unis dans le dossier Keystone, le pipeline devant relier l’Alberta au Texas.

« La science est claire sur la situation — il faut que maintenant que la politique suive. (…) Toutes les académie des sciences nationales du monde confirment que la Terre se réchauffe, que ce réchauffement est principalement causé par les êtres humains et que la situation commande une action urgente.  Le coût des impacts augmentent dramatiquement avec le temps qui passe — nous ne pouvons plus attendre plus longtemps si l’on veut éviter le pire et être jugés immoraux par les générations futures. »

Qu’en pensez-vous?

À propos de l’effet de serre

L’effet de serre. Aujourd’hui l’objet d’un enjeu qui interpelle l’humanité entière, l’expression est connue de tous et beaucoup en comprennent le principe général. À notre tour d’en glisser quelques mots.

En une phrase: l’effet de serre, c’est la faculté de notre atmosphère d’être transparente à la lumière du soleil, mais de retenir la chaleur dégagée par la Terre. Un peu comme une couverture permet de retenir notre chaleur corporelle près de nous, l’atmosphère recouvre la surface terrestre et la tient plus au chaud. Cette faculté est due aux fameux gaz à effet de serre que sont la vapeur d’eau, le gaz carbonique et le méthane. Sans eux, l’atmosphère serait transparente à la chaleur émise par la Terre et n’agirait plus comme une couverture: la température moyenne de la planète serait alors plus froide d’environ 33°C, soit -18°C plutôt que que 15°C…

effet de serre

Entrer à l’intérieur d’une voiture longuement exposée au soleil d’été, vitres fermées, est une autre expérience évocatrice de l’effet de serre (plus commune aujourd’hui que d’entrer dans une véritable serre…). Les vitres laissant entrer l’énergie du soleil, mais retenant la chaleur dégagée par les sièges et autres surfaces réchauffées, l’air peut y être suffocant. Une autre analogie intéressante a été proposée il y a 150 ans par John Tyndall, un pionnier de la question.

Ces analogies ont toutefois leurs limites. Ainsi, bien qu”il soit vrai que les vitres d’une serre ou d’une voiture bloquent le rayonnement thermique sortant, il reste que c’est surtout leur effet «coupe vent», le fait qu’elles empêchent physiquement l’air chaud de s’envoler, qui explique leur efficacité à faire grimper la température. Avec ses multiples couches et modes d’échange d’énergie, l’atmosphère est bien plus complexe qu’une vitre ou une couverture. À la base, l’expression même du phénomène, « l’effet de serre », est donc une analogie plus ou moins exacte.

Une des caractéristiques importantes de l’effet de serre, c’est qu’il agit «par le bas», affectant d’abord et essentiellement les couches inférieures de l’atmosphère. La physique de l’effet de serre prévoit même que son intensification, en retenant plus de chaleur «en bas», entraîne temporairement une baisse de la température de la haute atmosphère. C’est exactement ce qui est observé actuellement:

L’effet de serre est un processus naturel dont la présence et l’intensité peut s’avérer aussi bien vitale que fatale pour les conditions d’habitabilité d’une planète. C’est une question d’équilibre. Vénus, la planète la plus chaude du système solaire, est un monde où l’effet de serre s’est emporté il y a bien longtemps. Son atmosphère, principalement composée de CO2, maintient une température de surface d’environ 460°C…  Pourtant, sans effet de serre et à albédo constant, la température moyenne de Vénus serait bien en-deçà du point de congélation!

En ayant augmenté le taux de CO2 atmosphérique de près de 40% depuis la révolution industrielle, et en continuant d’injecter, chaque jour, plus de 70 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, nous provoquons une intensification de l’effet de serre sur notre planète.

La fluidité de l’atmosphère

Suite au billet précédent sur les courants océaniques, nous juxtaposons ce lien vers une superbe visualisation des vents aux États-Unis. L’animation en temps réel illustre à merveille la fluidité de notre atmosphère (cliquez sur la carte pour la voir s’animer).

Animation vents temps réel
Beaucoup de cartes météorologiques plus standards mettent aussi en évidence la nature « liquide » de l’air dans lequel nous baignons et dont les courants créent météo et climat.  Les carte satellites montrant les concentrations en vapeur d’eau sont particulièrement éloquentes à cet égard. Voici comment se présente l’écoulement atmosphérique ce soir en Amérique:


Pour un spectacle encore plus long et hypnotisant, voici une animation de la météo au-dessus de l’Amérique du Nord sur l’ensemble de l’année 2011. Fascinant…  La séquence paraitra longue à plusieurs, mais avant de poursuivre votre chemin virtuel, nous vous suggérons tout de même de passer quelques secondes dans la 2e moitié du vidéo, afin de remarquer les différences entre le régime d’hiver et le régime d’été. Les «pulsations radars» créées par l’ensemble des orages de fin de journées et le passage de l’ouragan Irène sur la côte Est sont parmi les faits saillants.

Et en terminant, une perspective étonnante, centrée sur le pôle nord (cliquez sur la carte pour l’animation, plusieurs images à charger). Pour un résultat définitivement psychédélique, essayez le Water Vapor Enhanced Anim GIF !

La fluidité des océans

Le studio de visualisation scientifique de la NASA vient de réaliser une animation prodigieuse des courants océaniques de la Terre. Produite à partir de mesures réelles, la séquence transforme instantanément notre vision des océans.  Elle est d’une beauté renversante… Difficile de ne pas être hypnotisé par la fantastique danse des eaux de la planète mer! La scène s’ouvre au-dessus de l’Atlantique et met en vedette le fameux Gulf stream, puis les autres grands courants marins du monde. HD recommandée!

Merci à Guillaume pour le tuyau!  Une version de 20 minutes (!) est disponible pour téléchargement sur le site du SVS et ici sur You Tube (basse résolution).

Les océans constituent une composante majeure du système climatique. Ils absorbent entre autres la plus grande partie de l’énergie supplémentaire générée par l’intensification de l’effet de serre, soit l’équivalent d’environ 400 000 bombes atomiques par jour. (Hansen). Cette quantité fondamentale(0,6 W/m2) décrit le déséquilibre énergétique actuel de la Terre qui, jour après jour, absorbe plus d’énergie qu’elle n’en retourne vers l’espace.


Canicule martiennne : bilan provisoire

La plus incroyable vague de chaleur printanière de l’histoire du Canada et des États-Unis est maintenant chose du passé. L’anticyclone stationnaire à l’origine des températures extrêmes – relativement à la normale – qu’ont expérimentées le centre et l’est de l’Amérique du Nord la semaine dernière a fini par se dissiper. Il laisse derrière lui des statistiques ahurissantes et des conséquences naturelles qui continueront de se déployer au cours des prochaines semaines et des prochains mois.

Pour les millions de personnes qui les ont vécues, ces journées furent complètement surréalistes, nous transportant subitement de mars à juin. Les météorologues eux-mêmes n’ont eu d’autres choix que de se répandre en superlatifs.

Il existe un certain nombre de réponses à la question de savoir si l’on peut voir dans cet événement l’empreinte du réchauffement global. J’ai évoqué l’une d’entre elles dans un article précédent. Une autre réponse est offerte par Kevin Trenberth, climatologue senior au centre national de recherche atmosphérique des États-Unis (NCAR): « La réponse à cette question fréquente, est qu’il s’agit de la mauvaise question. Ainsi posée, elle n’appelle qu’une réponse incomplète et insatisfaisante. Mais si on veut lui offrir une réponse, la meilleure est la suivante: tous les événements météorologiques sont influencés par le réchauffement global parce que l’environnement dans lequel ils se produisent est aujourd’hui plus chaud et plus humide que par le passé. ». Chaque événement extrême est donc influencé à la fois par les facteurs de variabilité naturelle et par le réchauffement global.

Quelques faits divers hétéroclites à propos de ce phénomène météo historique:

Records:
- Depuis le début des archives météorologiques en Amérique, à la fin des années 1800, il n’y a jamais eu autant de records printaniers battus et par une aussi grosse marge et sur une aussi longue durée.

- Aux États-Unis seulement, plus de 7000 records de chaleur ont été battus depuis la mi-mars.

- Au Canada, des records de chaleur ont été battus de Winnipeg jusqu’à Halifax.

- La ville de St-Jean au Nouveau-Brunswick a enregistré 27,2°C le 21 mars dernier.  C’est près de 5°C plus chaud que la plus haute température jamais mesurée là-bas… au mois d’avril!

- À Chicago, la température moyenne de mars 2012 se qualifie actuellement comme la 7e plus chaude pour un mois d’avril…

- Toujours dans la ville des vents, le record quotidien de température maximale a été battu 9 jours d’affilé, un événement des plus exceptionnels.

- Dans le sud du Québec, la plupart des villes ont battus leurs records quotidiens historiques 5 jours de suite.

- Du jamais vu: à au moins 4 endroits, la température minimum du jour a battu le record de température maximum pour la même date (6,7°C). C’est le cas notamment du sommet du Mont Washington au New-Hampshire.

- Le 22 mars, il a fait 29,2°C à Western Head en Nouvelle-Écosse. Le 22 mars le plus chaud de l’histoire de la ville était jusqu’alors de 10,6°C!  Le record, et non pas la normale, a ainsi été dépassé de plus de 18°C…  Une telle marge a aussi été atteinte à Pellston, Michigan.  Dans le Québec méridional, les records ont été battus par une dizaine de degrés environ.

Citations de météorologues:
- André Cantin : « En 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça ».

- Jeff Masters: « This is not the atmosphere I grew up with. The duration, areal size, and intensity of the Summer in March, 2012 heat wave are simply off-scale, and the event ranks as one of North America’s most extraordinary weather events in recorded history.»

-Christopher C. Burt: « it’s almost like science fiction at this point. »

- Stu Ostro: « In recent years I’ve documented hundreds of extreme and/or unusual weather events nationally and globally, but this one is even freaking me out with the nature of the air mass, clouds and downpours yesterday and today, and how the sky has looked so tropical, where I live in the Atlanta area – in mid-March. It’s surreal. »

Faits divers:
- Les bourgeons de dizaines de milliers de pommiers ont éclos dans le sud du Québec, un mois plus tôt qu’à l’habitude, les exposant aux risques du gel. Les arbres fruitiers sont encore plus sensibles que les autres à ce type d’événement en raison de leurs structures florales fragiles.

- Dans la région des Grands Lacs, la saison de croissance s’est réellement mise en branle, 5 semaines d’avance, et l’industrie fruitière est sur le qui-vive, certains producteurs installant même d’immenses ventilateurs et chaufferettes sur leur plantation pour tenter de maintenir les températures nocturnes des prochains jours tolérables pour les bourgeons et les fleurs.

- Des pics de pollen ont été enregistrés dans plusieurs états américains et, même au Québec, certaines personnes ont pu ressentir des symptômes d’allergies liés aux pollens de peupliers et de tremble.

- Plusieurs stations de ski alpin du sud du Québec ont dû mettre un terme précoce à leur saison. Un propriétaire a exprimé son incrédulité après avoir vu disparaitre en 4 jours une base de neige de plus de 100 cm.

- Du Wisconsin jusqu’au Québec, des indices de feux de forêts ont été émis par les autorités à une période où la neige recouvre normalement les sols. Dans l’état américain, des centaines d’acres ont été ravagés par les feux de broussailles.

- Plusieurs lacs ont «calés» dans le sud du Québec.  La glace recouvre normalement ces étendues d’eau jusqu’à la mi-avril.

- Autre spectacle inédit en mars: de nombreuses régions de l’est canadien ont vu s’activer des insectes comme les fourmis, moustiques, mouches et papillons.

- L’anticyclone étant plus ou moins centré sur l’aire de répartition de l’érable à sucre, c’est tout le domaine de l’acériculture qui a subi les effets la vague de chaleur.  Les impacts sont variables selon les régions, l’orientation des érablières et l’équipement des acériculteurs, mais vont partout d’importants à graves. Au Québec, un système de gestion collective permet cependant de puiser dans les réserves accumulées lors des années précédentes afin de compenser les pertes d’une années particulière.

- Enfin notons que ce genre de blocage atmosphérique lié à la persistance d’une zone de haute pression partage certaines caractéristiques des vagues de chaleur historiques en Russie (2010) et en France (2003).

L’été en mars: bienvenue dans le futur

Cette année, l’été est arrivé avant le printemps. D’un point de vue météorologique, la semaine que nous sommes en train de vivre en Amérique du Nord est historique.  La masse d’air qui stagne actuellement au-dessus du centre et de l’Est du continent nord-américain est la plus chaude et la plus humide jamais enregistrée en mars. Depuis dimanche, les records de chaleur se battent par centaines de Winnipeg à Montréal et de Memphis à New-York. Beaucoup de ces records ne sont pas seulement battus, mais littéralement pulvérisés, avec des températures souvent plus de 20 degrés au-dessus des moyennes saisonnières. Plutôt agréable en cette période de l’année, un tel écart à la normale se traduirait en juillet, dans le sud du Québec, par des températures de 45°C… Cette vague de chaleur, qui devrait durer encore trois jours, est exceptionnelle à la fois par son intensité, son étendue et sa durée.

Qu’est-ce qui explique un tel phénomène?  Comme pour n’importe quel événement météorologique, plusieurs causes sont en jeu, agissant à de multiples niveaux. L’élément central ici est le courant-jet, qui se contorsionne actuellement  au-dessus de l’Ouest américain et qui, remontant jusqu’au nord de l’Ontario et du Québec, permet une remontée massive d’air en provenance de la région du Golfe du Mexique. Le courant-jet, caractérisé par des vents puissants en haute-altitude, marque la frontière entre les masses d’air arctiques et sub-tropicales. La configuration extrême du courant-jet est présentement influencée par la présence d’un épisode La Nina dans les eaux du Pacifique Est, ainsi que par une phase positive de l’oscillation nord-atlantique.

Mais la configuration particulière de ces phénomènes climatiques, facteurs de la variabilité naturelle du climat, saurait difficilement causer par elle-même un événement aussi extrême sans l’énergie supplémentaire accumulée par la Terre en réaction à l’intensification de l’effet de serre. Si la nature lente et globale des changements climatiques fait en sorte que tout lien avec un événement ponctuel ne sera jamais qu’indirect, il est cependant bien documenté aujourd’hui que la fréquence des événements de température extrême est en augmentation depuis 30 ans.

Joyeux équinoxe d’été à tous!

Le climatologue émérite James Hansen sur TED Talks

Comptant à son actif près de 200 articles scientifiques publiés depuis les années 1960, le climatologue et directeur du Goddard’s Institute for Space Studies de la NASA James Hansen est considéré comme l’un des plus importants experts de l’humanité sur la question des changements climatiques. Voici une allocution récente présentée par ce scientifique émérite et grand-père engagé:

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Au cours des années 1980 et 1990, Hansen a régulièrement été interpellé par les instances politiques américaines afin que ses connaissances servent à éclairer la société sur les décisions à prendre relativement au réchauffement global. Ses collaborateurs et lui ont à ces occasions prédit plusieurs effets du réchauffement global aujourd’hui réalisés ou en cours de l’être.  Constatant au fil de toutes ces années l’inertie du système relativement à l’ampleur des enjeux, ce scientifique a priori discret a fini par oser critiquer l’administration américaine de Georges W. Bush en 2004, suite à quoi il a dû subir de multiples tentatives de censure.

Depuis cet épisode, disant agir au nom de ses petits enfants, Hansen a continué d’utiliser sa parole citoyenne pour alerter l’humanité, au moyen de données scientifiques, sur les dangers croissants de l’inaction climatique.  Auréolé d’une autorité scientifique incontestable, il est un des rares climatologues ayant la crédibilité et la volonté nécessaires pour affronter les réactions politiques féroces que suscite une telle “interférence” d’un scientifique sur la place publique.

Page personnelle du Dr James Hansen.

Réchauffement global et sables bitumineux: quelques précisions à propos de l’éditorial de La Presse

La semaine dernière, une étude co-signée par le réputé climatologue canadien Andrew Weaver a défrayé les manchettes. Alors qu’un nombre incalculable de recherches climatiques passe sous le radar des médias traditionnels, la dernière publication de Swart et Weaver a quant à elle reçu une couverture importante, et s’est même vue consacrer un éditorial dans le journal La Presse, au Québec. Pourquoi? Principalement parce qu’elle s’intéresse aux sables bitumineux de l’Alberta: les deux auteurs y tentent en effet de quantifier le potentiel de réchauffement global lié aux différents types de carburants fossiles. Voici un certain nombre d’imprécisions dans le texte éditorial de M. Pratte qui nous apparaissent pertinentes à éclaircir.

Précision 1. D’abord un mot sur l’objectif même de l’étude des deux climatologues. Tel qu’ils l’écrivent dans le résumé de leur article, le but de leur analyse est de situer le potentiel de réchauffement des carburants fossiles relativement à l’objectif convenu au niveau international de limiter le réchauffement global à 2°C. C’est là le sens même de leur démarche. Étonnamment, le seuil critique de 2°C est complètement absent du commentaire de l’éditorialiste. Les potentiels de réchauffement des divers types de carburants fossiles n’y sont évoqués qu’en relation les uns avec les autres et en lien avec leur potentiel total, sans jamais être reliés avec le seuil de réchauffement jugé critique par la communauté internationale.On s’empresse par exemple de mentionner que l’impact potentiel des sables bitumineux serait 30 fois moins important que celui du charbon, sans dire qu’une telle combustion de toutes les réserves de charbon impliquerait un réchauffement d’environ15°C (!), pas exactement un point de référence judicieux…

Quelques informations supplémentaires à propos de la limite de 2°C.  D’abord, il faut savoirqu’elle se réfère à la température globale pré-industrielle. Et depuis cette époque, la température a déjà augmenté de 0,8°C.  Il ne manque donc plus que 1,2°C avant de l’atteindre. Mais en réalité, nous en sommes encore plus près. Parce que dans les sciences du climat, il faut toujours compter sur un joueur essentiel, au coeur de la dynamique climatique: l’océan global.  L’immense inertie thermique des océans, leur capacité à stocker de l’énergie, fait en sorte que nous sommes déjà assurés que la température va grimper d’un autre 0,6 °C, même si nous cessons demain matin toute émission de gaz à effet de serre. Notre budget restant d’émissions de GES ne correspond donc qu’à un réchauffement de 0,6°C.  C’est en raison de cette mince marge de manoeuvre que l’Agence Internationale de l’Énergie a récemment interpellé la communauté internationale: selon son dernier rapport, il ne reste plus que 5 ans pour infléchir la trajectoire des émissions humaines si l’on veut être en mesure d’atteindre l’objectif.

Précision 2.  M. Pratte ouvre son texte en écrivant que selon l’étude, « si tout le pétrole contenu dans les sables bitumineux canadiens était consommé », cela entrainerait une hausse de la température terrestre de 0,03°C.  C’est inexact. Le papier de Swart et Weaver conclut en fait que la consommation de tout ce pétrole produirait une hausse de 0,36°C. Les auteurs sont pourtant très clairs là-dessus.  Le chiffre de 0,03 réfère plutôt à la consommation des réserves économiquement viables, jugées comme tel dans le contexte actuel.

Précision 3.  Les climatologues sont aussi explicites sur le fait que leurs calculs tiennent seulement compte de la consommation du pétrole bitumineux et n’incluent pas l’énergie qui est requise pour l’extraire et le produire (qui est encore plus grande que celle requise pour le pétrole conventionnel).  Bien qu’elle ne soit pas incluse dans la publication scientifique elle-même, les auteursproduisent cependant une évaluation de ces émissions supplémentaires, chiffrées à 17%. Cette nuance importante est absente de l’éditorial. Au final, l’augmentation de température liée à la production et à la consommation du pétrole albertain est donc évaluée à en environ 0,42°C.

Précision 4. M. Pratte écrit que cette étude « change la donne ». C’est inexact. Il n’y a pas de révolution scientifique ici. Aucun expert n’est tombé en bas de sa chaise en lisant l’article de Weaver. Les deux collègues ont simplement précisé des quantités dont l’ordre de grandeur était déjà grossièrement estimé. Cette analyse ne signifie pas, comme semble le sous-entendre M. Pratte, que l’on se rend compte tout à coup que l’impact des sables bitumineux est moins grand qu’on ne le croyait. Au contraire.

Précision 5.  L’éditorialiste de La Presse cite une phrase du Dr Waever estimant que le charbon constitue un problème encore plus important que les sables bitumineux. Il est clair en effet que le charbon, en raison de l’ampleur de sa disponibilité, constitue la plus grave menace pour la stabilité climatique et que son utilisation doit aussi cesser. Dans le contexte de l’éditorial cependant, en reconnaissant le problème du charbon, les propos du climatologue paraissent dédramatiser les risques liés à l’exploitation des sables de l’Athabasca. Une telle perception ne représente pourtant pas du tout la conclusion de son travail.  Voici plutôt ce que concluent les auteurs à propos de leur étude:  “To keep warming below 2°C will require a rapid transition to non-emitting renewable energy sources, while avoiding commitments to infrastructure that supports fossil fuel dependence”. (Garder le réchauffement sous le seuil de 2°C requiert une transition rapide vers des énergies renouvelables sans émissions tout en évitant de s’engager envers des infrastructures qui perpétuent notre dépendance aux carburants fossiles.)

Pour ce qui est de la réflexion plus générale du Dr Weaver à propos du bitume albertain, on peut jeter un coup d’oeil ici:

Précision 6.  Enfin, l’argument selon lequel les sables bitumineux ont un potentiel total de réchauffement moins grand que le charbon ou le gaz naturel fait non seulement abstraction de limite de 2°C, mais aussi du fait que chaque région du monde possède ses propres carburants fossiles que les forces économiques souhaitent exploiter. Comment le Canada et les États-Unis pourront-ils demander aux autres pays de ne pas extraire leur charbon ou leur gaz, alors qu’ils s’affairent à mettre en place une infrastructure colossale pour exploiter le pétrole non-conventionnel? En terme de politique internationale, raisonner de la sorte court-circuite toute chance de limiter le réchauffement global à 2°C. Dans la lutte aux changements climatiques, ce sont les carburants fossiles dans leur ensemble qui doivent être considérés.  Et le seul moyen de limiter l’augmentation de la température à 2°C, c’est de mettre rapidement fin à notre dépendance à leur égard, quel que soit leur type.

On peut souhaiter le développement des sables bitumineux. On peut souhaiter limiter le réchauffement à 2°C.  Mais à moins de se leurrer soi-même, on ne peut pas souhaiter les deux en même temps.

Nous réchauffons la Terre: le consensus scientifique

Toutes les organisations scientifiques nationales et internationales de la Terre font consensus sur l’existence du réchauffement global anthropogénique. Les académies nationales des sciences du monde sont unanimes à constater la gravité de la situation et les dangers encourus par l’humanité (voyez les différentes déclarations citées à droite de la page d’accueil). À travers ces entités, c’est la voix de la raison et de l’intelligence humaine qui s’exprime.

Si l’ensemble des organisations scientifiques du monde s’accorde sur cette position, c’est que la quasi-totalité (97%) des experts du climat, ceux qui publient de vraies recherches dans les revues scientifiques, s’entend également. Et s’il y a un consensus des experts, c’est qu’il y a un consensus des données. Des données qui ont été accumulées par des décennies d’exploration et d’observations systématiques, qui ont été analysées par des milliers de chercheurs de partout dans le monde depuis de nombreuses années.  Il est intéressant par ailleurs de noter que les 3% qui ne sont pas encore convaincus, tout en assumant, par leur doute résiduel, une certaine fonction hyper-critique du processus de vérification scientifique, n’ont en revanche mis sur la table aucune hypothèse alternative crédible pour expliquer le réchauffement des 30 dernières années.

Dans un contexte scientifique aussi consensuel, et au sujet d’une situation globale aussi importante, il est extrêmement troublant de constater l’écart de perception qui existe entre la communauté scientifique et le reste de la société en Amérique du Nord. Mais qu’est-ce qui peut bien expliquer un tel écart?  Je vous laisse réfléchir là-dessus!

Nombre de chercheurs convaincus et non-convaincus par les données sur l'existence du réchauffement global anthropogénique en fonction du nombre d'articles scientifiques climatiques publiés (Anderegg 2010).

Réponse à la question de sondage "Pensez-vous que l'activité humaine contribue significativement au changement des températures moyennes globales?" (Doran 2009) Les données de la catégorie "General public" proviennent d'un sondage Gallup 2008.

Évolution de la superficie de la banquise arctique au cours des 1500 dernières années

Une récente recherche publiée dans la revue Nature par une équipe internationale de chercheurs, dont une paléo-océanographe de l’Université du Québec, a réussi à établir l’évolution de la banquise arctique depuis 1450 ans. C’est en croisant des données provenant de carottes de glaces, d’anneaux de croissance et de sédiments lacustres que les chercheurs sont parvenus à obtenir ces résultats.  Ils attribuent la variabilité naturelle de la banquise à l’interaction des eaux de l’océan Arctique avec celles de l’Atlantique et confirment l’origine anthropogénique de la fonte marquée des dernières décennies.

Pourquoi l’Arctique se réchauffe plus vite: l’amplification banquise-albédo

Évolution projetée de la température en surface pour la fin du XXIe siècle (2090-2099) par rapport à la période 1980-1999, selon les projections moyennes obtenues avec plusieurs modèles de la circulation générale couplés atmosphère-océan pour le scénario A1B du SRES. 4e rapport du GIEC, 2007

Dans le vidéo inséré dans l’article précédent, on observe clairement qu’il se passe quelque chose de particulier au pôle nord. L’Arctique se réchauffe actuellement 2 à 3 fois plus rapidement que la moyenne du globe. Dans certaines régions de l’Alaska, du Canada et de la Sibérie, les températures hivernales ont augmenté de 3-4°C au cours des 50 dernières années. Pourquoi l’Arctique se réchauffe-t-il si rapidement? Plusieurs facteurs entrent en jeu, mais le principal est la boucle de rétroaction positive banquise-albedo (ice-albedo feedback).  La banquise arctique, dont la diminution est actuellement plus rapide que ne le prédisent les modèles, reflète vers le ciel environ 80% de l’énergie solaire qui la frappe (ce taux varie selon les régions et les saisons). À l’opposé, une mer libre en absorbe plus de 80%. L’impact de la fonte de la banquise sur le bilan énergétique de la région est donc majeur.

Un effet similaire se produit aussi au-dessus des terres polaires, qui sont désormais moins longtemps recouvertes de neige, et dont la surface plus sombre est en mesure d’absorber plus d’énergie. En arctique, un léger réchauffement initie donc une série de réactions qui ont pour effet d’amplifier le réchauffement original. C’est une boucle de rétroaction positive, communément appelée “effet boule de neige” : plus il fait chaud, plus la banquise fond, plus la banquise fond plus il fait chaud. D’autres facteurs complexifient la situation, comme les courants marins, les patrons de circulation atmosphérique et les aérosols. L’amplification arctique est un cas particulier de rétroaction climatique positive.

Dans ce type de réaction non-linéaire, des seuils de non-retour peuvent être franchis qui poussent un système hors de sa zone d’équilibre et entraînent sa reconfiguration dans un nouvel état.  Ainsi, plusieurs prévoient que passé un certain point, la fonte de la banquise s’accélérera et deviendra irréversible. D’autres amplifications, liées à la présence de méthane dans le permafrost et sur les plate-formes océaniques de l’arctique, pourraient être déclenchées si le réchauffement de l’arctique atteint un seuil critique.

Dans un contexte plus large, l’hémisphère nord se réchauffe lui-même plus rapidement que l’hémisphère sud en raison de ses importantes masses continentales, qui réagissent plus rapidement à l’augmentation des températures que les océans, caractérisés par leur grande inertie thermique.

Rappelons enfin que cette amplification du réchauffement en arctique est prédite par les scientifiques depuis nombre d’années et qu’elle est actuellement en train d’être vérifiée empiriquement dans le monde réel.
Un article sur le site de la NOAA

Le mois de la marmotte: 322 mois consécutifs au-dessus de la normale

Depuis février 1985, il n’y a pas eu un seul mois où la température globale a été plus froide que la normale du XXe siècle. Quand on connaît l’importante variabilité naturelle du climat, c’est plutôt impressionnant. Dans son dernier rapport annuel, la NOAA l’exprime en termes d’années:

L’année 2011 marque la 35e année consécutive, depuis 1976, où la température est supérieure à la normale.

Le studio de visualisation scientifique de la NASA a produit une animation qui nous permet d’observer la tendance sur une carte plutôt qu’un graphique:

Année de pluie extrême: 2011 au second rang de l’histoire instrumentale, après 2010.

Le bilan annuel de la NOAA

En résumé pour 2011:
Température globale: entre 9e et 11e rang, selon la base de données.
Température d’une année La Niña: 1er rang.
Superficie estivale minimum de la banquise arctique: 2e plus petite.
Volume estival minimum de la banquise arctique: 1er rang, plus petit volume mesuré.
Précipitations: 2e rang.

 

Photo prodigieuse d’une planète miraculeuse

L’équipe du nouveau satellite d’observation de la Terre de la NASA, Suomi, vient de rendre publique une image ahurissante de la planète bleue. L’auteur de ces lignes est un vétéran des belles images de la Terre et peut vous dire que celle-là se classe définitivement dans la grande catégorie. La finesse des détails observables dans la version pleine résolution est à couper le souffle. On est hypnotisé par la richesse des nuances dans les nuages, le relief, l’eau et la végétation.  L’équilibre entre air, mer et terre est aussi remarquable.

Et, surtout, c’est chez nous. C’est la planète de la vie dans toute sa splendeur.

L’image a été réalisée à partir d’une série de photos prises le 4 janvier dernier par l’instrument VIIRS. Lancé le 28 octobre 2011, le satellite Suomi est le premier d’une nouvelle génération de satellite d’observation de la Terre. Muni de 5 instruments, il est conçu pour observer les multiples facettes d’une planète en transformation constante.  Sa mission est centré sur l’évolution météorologique et climatique du système terrestre.

Données paléoclimatiques: le climat serait plus réactif qu’on ne le croyait

Une recherche paléoclimatique menée par le dr. James Hansen de la NASA indique que la réaction du climat à un forçage radiatif serait plus rapide que généralement convenu jusqu’ici, possiblement en raison de l’instabilité sous-estimée des glaces.  Les résultats indiquent que lors du dernier épisode interglaciaire, l’Eémien il y a 120 000 ans, la température globale était environ 1°C plus chaude qu’aujourd’hui et le niveau de la mer 4 à 6 m plus élevé. Un réchauffement de 2°C, la limite politiquement convenue, serait quant à lui comparable à la température du Pliocène, il y a 4 million d’années, alors que le niveau de la mer était plus élevé d’environ 25 m. Ces observations paléoclimatiques semblent corroborées par l’observation satellite d’une perte de masse accélérée au Groenland et en Antarctique depuis 2002, ainsi que par le déclin plus rapide que prévu de la banquise arctique:

However, based on evidence presented in this paper a target of 2°C is not safe or appropriate. Global warming of 2°C would make Earth much warmer than in the Eemian, when sea level was 4-6 meters higher than today. Indeed, with global warming of 2°C Earth would be headed back toward Pliocene-like conditions.
Conceivably a 2°C target is based partly on a perception of what is politically realistic, rather than a statement of pure science. In any event, our science analysis suggests that such a target is not only unwise, but likely a disaster scenario.

Communiqué de la NASA
Étude originale
Présentation des chercheurs lors de la rencontre de l’American Geophysical Union.